Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

Recherche






Chapitre extrait du livre "ÉCRITS DU TEMPS DE LA GUERRE"


Marcel COMBY / Note pour servir à l'Évangélisation des temps nouveaux
(Ecrits du temps de la guerre, pages 363 à 381)

     Dans la symbolique chrétienne, il y a le Ciel et la Terre, Dieu et la nature, le sacré et le profane, le divin et l’humain. Dans l'Occident chrétien, le pouvoir a été réparti entre autorités temporelles et spirituelles :
•    à l'Église était reconnu un pouvoir spirituel exercé sur les âmes, concernant le salut à travers la définition et le maintien du dogme (tradition, conciles...) dans le cadre de la religion ;
•    aux souverains et aux pouvoirs civils était reconnu le pouvoir temporel, restreint aux affaires humaines et à l'ordre social, et exercé sur les corps et sur les biens.

Dans la vie des chrétiens, nous savons qu’il existe une dualité dans la conception de voir les choses. Le christianisme peut être compris soit comme un culte unique envers Dieu indépendamment des contingences terrestres, soit au contraire un devoir exclusivement de nature humaine et sociale envers son prochain: se rappeler la théologie de la libération. Dans ce chapitre, Teilhard ne considère qu’un aspect des choses car il s’adresse à des hommes d’Eglise qui ont, implicitement, déjà une formation théologique adéquate. Justement, dans le monde où nous vivons (Les temps nouveaux) un enseignement magistral de la théologie est le plus souvent incompatible avec la manière de vivre de nos contemporains. En fait, il était vain pour Teilhard, de vouloir dans l’évangélisation séparer le divin de l’humain, l’homme n’étant pas un pur esprit. Ceci étant, les hommes nouveaux de Teilhard considère que «le christianisme leur parait invinciblement inhumain et inférieur, tant dans ses promesses de félicité individuelle que dans ses maximes de renoncement» Notre monde vit donc avec ce qu’il appelle: un idéal moral nouveau, lequel se fonde sur un certain ordre de priorité: l’action précède la méditation, la charité est dans la justice, les amis passent avant la famille, l’avoir précède l’être, etc. Chrétiens et Humains tendent à ne plus coïncider. A ce titre, Teilhard compare son attitude religieuse présente face à ce qu’il appelle un monde nouveau avec l’attitude religieuse de son enfance qui devait être en priorité consacrée au culte exclusif de son Créateur. Sa passion de l’universalité le poussa, en définitive, à embrasser une autre philosophie qui, elle, tend à réconcilier la mystique chrétienne pure et l’amour inconditionnel de l’humanité. Il parle alors de l’évangile de l’effort humain. Pour éclairer cette notion, je cite un extrait du texte que Mgr André Dupleix écrivit à l’occasion d’un colloque romain :

«Si des changements considérables marquent nos sociétés en ce nouveau millénaire, il y avait depuis plusieurs décennies des signes avant-coureurs. Déjà en 1940, Teilhard écrivait dans La Parole attendue : « Au milieu de la crise totale que traverse le Monde, il n'est pas aujourd'hui un seul homme, croyant ou incroyant, qui n'appelle, du fond de son âme, la lumière, – une lumière qui lui montre un sens et une issue aux bouleversements de la Terre. Jamais, peut-être, depuis l'an I de l'ère chrétienne, l'Humanité ne s'est trouvée à la fois plus détachée de ses formes passées, plus anxieuse de son avenir, – plus prête à recevoir un sauveur ».
Or ce sauveur, c'est bien le Christ. Le christianisme ne peut être ferment d'espérance pour l'Humanité que s'il révèle clairement le Christ présent. Pour Teilhard, la solution générale de la crise est de l'ordre de la foi. Et de la foi en Christ. « Il s'agit d'incorporer le progrès du Monde dans nos perspectives du Royaume de Dieu. Incorporer le Sens de la Terre, le Sens humain, dans la Charité. Le grand remède est la manifestation du « Christ Universel »

Mais ce Christ agit au cœur et du cœur de l'Église. Il influence son Corps Mystique et l'organisme social tout entier. L'amour du Christ est l'énergie où se fondent, sans se confondre, tous les éléments élus de la Création. Teilhard interprète ainsi, à sa façon, la figure consacrée par Rome du Christ-Roi. En lui se rejoignent, se corrigent et s'exaltent mutuellement l'esprit de détachement et l'esprit de conquête ; l'esprit de tradition et l'esprit d'aventureuse recherche ; l'esprit de la Terre et l'esprit de Dieu.

Seule cette figure du Christ peut correspondre à l'ambition de notre temps qu'aucun projet trop réduit ne saurait satisfaire. En 1934, dans Comment je crois – écrit à la demande de Bruno de Solages, Teilhard écrit : « Je me suis engagé pour mon compte, sans hésiter, dans la seule direction où il me semblait possible de faire progresser, et par conséquent de sauver ma foi. Le Jésus ressuscité que les autres m'apprenaient à connaître, j'ai essayé de le placer à la tête de l'Univers que j'adorais de naissance. Et le résultat de cette tentative, c'est que depuis vingt-cinq ans je m'émerveille sans arrêt devant les infinies possibilités que l’universalisation du Christ ouvre à la pensée religieuse.

En Teilhard, le savant et le prêtre ne s'opposent jamais. Le chercheur et le mystique se complètent, au service de l'unique mission de l'Église que le jésuite comprend toujours par son plus grand angle : « Étendre le règne de Dieu aux peuples nouveaux, c'est bien. Il est mieux encore… de le faire pénétrer jusqu'au niveau profond en lequel se rejoignent, présentement les désirs de l'humanité. Si nous arrivions à implanter en ce point précis l'amour de Jésus-Christ, nous serions stupéfaits en voyant le torrent des peuples qui reflueraient spontanément vers Jérusalem ».

On peut réellement parler avec Bruno de Solages de préoccupations missionnaires de Teilhard; ne côtoyait-il pas sans cesse les missionnaires, en Chine en particulier ? Son travail professionnel le mettait par ailleurs en contact étroit avec ce qu'il y avait de plus caractéristique parmi les incroyants modernes : les savants des divers continents ; et cela avivait en lui les réflexions sur le problème de la conversion. N'était-ce pas eux d'abord qu'il évoquait quand il disait écrire pour les mouvants du dehors ? « Je songeais à l'abîme qui sépare le monde intellectuel où je me trouvais et dont je comprenais la langue, du monde théologique et romain dont l'idiome aussi m'était connu […]. Je me suis dit que maintenant j'étais peut-être capable, en parlant la première langue, de lui faire exprimer légitimement ce que l'autre garde et répète dans ses paroles devenues pour beaucoup incompréhensibles » L'Église doit se renouveler en permanence pour transmettre le message du Christ, à proportion des nouveaux développements du monde. Il écrit au Père de Lubac en 1934 : « Nous avons cessé d'être contagieux, parce que nous n'avons plus une conception vivante du monde à apporter. C'est une situation qui saute aux yeux dès qu'on sort des églises et des séminaires. Pour convertir, l'Église doit d'abord re-naître. Voilà ce qu'il faudrait dire aux missiologues » S'il existe un malaise chrétien, ou une indifférence croissante des hommes pour le christianisme, il est dû au fait que le christianisme, « aujourd'hui, a cessé de plaire… son idéal ne paraît plus ni assez pur ni assez élevé sous sa présentation courante actuelle… L'Église ne donne plus l'impression de ‘‘sentir avec l'humanité''… il manque quelque chose à la splendeur de sa vérité, c'est-à-dire la plénitude de son accord avec l'humanité »

Le Christ reste, pour Teilhard, le seul capable, aujourd'hui, dans l'indissociabilité de sa figure évangélique et de sa dimension universelle, de donner un sens aux aspirations humaines : « [Il faut] que la lumière du Christ, loin d'être éclipsée par l'éclat grandissant des idées d'avenir, de recherche et de progrès, se découvre comme le foyer même destiné à soutenir leur ardeur… Quoi que les hommes fassent pour découvrir des routes plus hautes et des idées nouvelles, le Christ doit, pour demeurer Lui-même, se trouver constamment en avant de leurs progrès. Le Christ doit être capable, et Lui seul, de donner à chaque instant, un sens et une garantie aux attentes croissantes du Monde moderne. Il est celui qui comble et qui consomme. À ce signe, et à ce signe seul, nous le reconnaîtrons »

Dans le cadre de l’évangélisation, Teilhard nous avertit dès l'ouverture : « Quel est le Dieu que cherchent nos contemporains, et comment pouvons-nous arriver à le trouver, avec eux, en Jésus ? Voilà ce que je veux dire ici, parce que je l'ai senti » Il développe ce qu'il nomme, dans une partie intitulée L'Évangile de l'effort humain, l'option chrétienne : « Faire briller aux yeux des hommes et partager avec eux l'espérance de quelque couronnement de l'Univers… telle devrait être, à mon avis, la forme humaine, préparatoire de notre zèle et de notre prédication » Il s'agit là, pour lui, d'un véritable apostolat qui vise à sanctifier, non plus seulement une nation ou une catégorie sociale, mais l'axe même de la poussée humaine vers l'Esprit. Deux phases peuvent être considérées, la première pouvant servir d'introduction à la foi chrétienne : « Dans cette phase d'initiation, je pense qu'il faudrait développer – dans ceux qui croient en Jésus-Christ aussi bien que dans les incroyants – une plus grande conscience de l'Univers ambiant, et de notre capacité d'agir sur son développement… Dans une humanité ainsi sensibilisée et unifiée par l'attente religieuse de quelque âme du monde, la Révélation peut venir s'insérer ».

Vient alors la seconde phase proprement chrétienne. Elle consiste à : « Présenter Jésus-Christ aux hommes comme le Terme même, entrevu par eux, du développement universel, eux ne pouvant (en vertu de la surnaturalisation du monde) être consommés que dans son unité, – Lui, ayant besoin, pour atteindre sa plénitude, de s'enraciner dans la totalité de chacun d'eux. N'est-ce pas la moelle même des enseignements de saint Jean et de saint Paul, que toute créature, en tout elle-même, n'acquiert son plein développement, sa pleine détermination, sa pleine personnalité que in Christo Jesu ? « Tout dans le Cosmos est pour l'Esprit; Tout, dans l'Esprit, est pour le Christ » : voilà le verset surnaturel de l'Évangile dont notre monde actuel a besoin. Ces mots rappellent la « profession de foi » qui ouvre l'essai Comment je crois : « Je crois que l'Univers est une Évolution. Je crois que l'Évolution va vers l'Esprit. Je crois que l'Esprit s'achève en du Personnel. Je crois que le Personnel suprême est le Christ-Universel » Et Teilhard termine par ces mots forts : « Si nous voulons, Apôtres, atteindre pour Jésus-Christ la tête et le cœur de l'humanité, nous devons, chercheurs de Vérité nous-mêmes, porter à ceux qui cherchent l'annonce d'une plus grande œuvre, attendue de leur effort tout entier »

Dans un rapport intitulé Quelques réflexions sur la conversion du monde, le Père Teilhard fait le constat d'un changement de monde et d'une nouvelle poussée humaine, d'un courant humain naissant supposant, de la part de l'Église, une méthode d'attaque et de conversion nouvelle. Je retiens de ce rapport cinq aspects, qui ne sont pas sans intérêt dans les débats actuels :

– 1er aspect : un conflit est en train de se développer non pas entre croyants et incroyants mais entre deux idéals, deux conceptions du divin : « Les meilleurs (et donc les plus dangereux) des anti-chrétiens ne s'écartent pas du christianisme parce que celui-ci est trop difficile, mais parce qu'il ne leur paraît pas assez beau… Une religion de la Terre est en train de se former contre une religion du Ciel »

– 2e aspect en forme de possible solution : face à ce conflit entre foi chrétienne et foi moderne, il ne s'agit pas d'abord de soupçonner ou de condamner, encore moins d'arrêter ce mouvement – ce qui serait impossible – mais prendre en compte, découvrir et « montrer que, dans son essence, la moderne « religion de la Terre » n'est autre chose qu'un élan vers le Ciel qui s'ignore, en sorte que les énergies qui paraissent si menaçantes à l'Église sont au contraire un afflux nouveau qui peut raviver le vieux fond chrétien. Non pas condamner mais baptiser et assimiler »

– 3e aspect : mettre le Christ Universel au Centre… dans le triple domaine philosophique, dogmatique et moral…"" . Au niveau philosophique, développer une physique et une métaphysique correcte de l'évolution. Le monde que nous connaissons ne se développe pas au hasard mais il est structurellement dominé par un Centre personnel de convergence universelle. . Au niveau théologique, développer une christologie proportionnée aux dimensions actuellement reconnues de l'univers. . Au niveau moral, mais aussi mystique, développer un évangélisme de conquête humaine dont la source permanente est le lien au Christ Jésus. Et Teilhard précise trois attitudes chrétiennes fondamentales : « – La Croix n'est plus seulement le symbole de l'expiation, mais le signe aussi de la croissance à travers la peine. – Le détachement ne consiste pas à mépriser et à rejeter mais à traverser et à sublimer. Et, en ce sens, la résignation n'est que la transformation en Dieu des défaites inévitables. – La charité ne nous demande plus simplement de panser les plaies : elle nous excite à construire dès ici-bas un monde meilleur, et à nous lancer les premiers dans toute attaque livrée pour un accroissement de l'humanité. Ainsi, sur le triple domaine de la pensée philosophique, du dogme et de la morale, se développerait un christianisme rajeuni par la manifestation du Christ Universel.

– 4e aspect : une ère nouvelle s'ouvre pour le christianisme, faite d'une volonté de libération intérieure nécessaire, autant que d'une volonté d'expansion, l'amour du Christ se propageant, « alors de la seule façon qui convienne à la vraie religion : comme du feu. Pour convertir le monde, il nous faut, chrétiens, multiplier nos missionnaires. Mais nous devons avant tout, de toute notre humanité, repenser notre religion… »

Teilhard dira en conclusion, et en se faisant l'interprète d'un « optimisme chrétien », qu'il n'ignore pas… les gestes multipliés, ces derniers temps, par l'Église, pour se réconcilier avec le monde moderne… ». Le souci d'une évangélisation des temps nouveaux ne peut séparer – arbitrairement ou par méconnaissance de la réalité – les progrès irréversibles du monde présent et la figure dominante et proche à la fois du Christ ressuscité, origine et terme de l'évolution. Teilhard, avec un brin d'humour non dénué de lucidité, écrira, dans sa retraite de 1941 : « Si j'étais Pape, je ferais : 1) une encyclique sur le progrès, et puis 2) une autre sur le Christ Oméga »…

Rappelons chez Teilhard, la volonté de ne plus opposer mais de mieux articuler les démarches rationnelles et religieuses, en intégrant les nouveaux débats éthiques surgis de leurs confrontations. On peut conduire l'intelligence le plus loin possible tout en faisant un acte de foi, synthèse de l'expérience et de l'adhésion, de la technique et de l'amour. Teilhard se méfie de la « schizophrénie culturelle » qui nous guette lorsque nous voulons établir des séparations et des barrières infranchissables entre les divers registres de notre existence.»

Samedi 14 Janvier 2017 08:35