Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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chapitre extrait de "Ecrits du temps de la guerre"


Marcel Comby / La Grande Monade
La grande monade est une perspective cohérente de la « Terre pensante » ou Noosphère. Au regard du naturaliste, l’humanité se découvre certainement comme un objet profondément énigmatique

L’homme occupe sur le globe une place, non seulement prépondérante, mais exclusive jusqu’à un certain point, parmi les autres vivants. Il faut compter avec le phénomène psychique de l’Hominisation. A partir et au- dessus de la Biosphère, il y a formation d’une enveloppe planétaire de plus, l’enveloppe d’une substance pensante à laquelle Teilhard, par commodité et symétrie, appellera plus tard la Noosphère.

Avant l’Homme, le développement normal des formes vivantes n’a jamais, depuis les origines, cessé d’être en rapport avec les espèces de même phylum. Or au niveau de l’humanité, un changement radical, du apparemment au phénomène psychique de la réflexion, vint modifier la loi de développement. Ce qui fait l’homme, c’est le pouvoir apparu dans sa conscience de se replier ponctuellement sur elle-même : l’homme sait qu’il sait…De cette faculté nouvelle émerge évidemment toute un faisceau de propriétés nouvelles : liberté, prévision de l’avenir, aptitude à construire. Avec l’homme, grâce à l’extraordinaire pouvoir agglutinant de la pensée, l’humanité doit son aspect d’extrême variété dans l’unité. La notion de monade est très ancienne puisqu’on la trouve chez les penseurs grecs tels que Plotin. Puis on la retrouvera bien plus tard chez Leibniz. Le mot « monade », qui relève de la métaphysique et non des sciences, signifie, étymologiquement, « unité » (μονάς monas). C'est l'Unité parfaite qui est le principe absolu et l'unité suprême, c’est le Dieu-Un, mais ce peut être aussi, à l'autre bout, l'unité minimale, l'élément spirituel minimal.

Depuis cent mille ans, chaque nouvel homme, à sa naissance, réapparaît aussi désarmé ; il n’est pas fixé dans ses chromosomes. Cependant, à partir du moment où les fibres phylétiques ont commencé à ployer pour tisser les premiers linéaments de la Noosphère, une nouvelle matrice (coextensive au groupe humain tout entier) s’est formée autour du petit d’homme, pour former la mémoire collective de l’humanité. Depuis l’homme, une autre forme d’hérédité apparaît et devient prépondérante : hérédité par l’exemple, par l’éducation, par l’organisation sociale, etc.

L’homme est possesseur de ses mains en même temps que de son intelligence, capable de fabriquer et de multiplier indéfiniment des objets artificiels (outil détaché du membre), c’est à dire capable de technicité. Ce qui n’était à l’origine qu’un perfectionnement individuel s’est immédiatement et automatiquement mué en perfectionnement global. Chaque machine tend à former une seule grande Machine organisée (Homo faber). L’outil, de somatique est, à son tour, devenu « noosphèrique ».

Ce qu’on pourrait appeler l’organe « cérébroïde » de la Noosphère (cerveau des cerveaux), peut être décrit soit dans sa structure, soit dans son fonctionnement. Du point de vue Structure, on peut parler d’éclosion d’une conscience vraiment collective telle que le conçoit le philosophe Jung. Du point de vue fonctionnement, songeons à l’extraordinaire réseau de communications radiophoniques et télévisuelles voire télépathiques qui nous relient déjà tous, actuellement, dans une sorte de co-conscience cosmique.
Mais songeons aussi à la montée insidieuse de ces étonnantes machines à calcul (ordinateurs),
qui sont en train de préparer une révolution dans le domaine de la Recherche. C’est également le cas du microscope électronique, qui multiplie notre vision sensorielle, en permettant la contemplation directe des gosses molécules. Et c’est le cas de tout ce qui nous permet de pénétrer dans l’infiniment petit et l’infiniment grand. Chaque homme au monde, participe à la montée générale de conscience provoquée par l’apparition en notre esprit de ces nouvelles structures de la Matière et de ces nouvelles dimensions de la Réalité cosmique. Tout repose initialement sur l’individu, mais tout s’achève au- dessus de l’individu : la grande monade !

La Noosphère est l’exemple de ces grands mouvements si vastes et si lents qu’ils ne deviennent sensibles que sur d’énormes épaisseurs de temps. Lentement mais surement, par le jeu combiné de forces irrésistibles, les feuillets humains continuent à se refermer, à s’enrouler autour de nous. Il y a compression croissante dues aux liens économiques et psychiques qui se tissent et nous enserrent ; de sorte qu’il devient impossible d’agir et de penser autrement que sous forme solidaire. A mesure que l’enroulement se resserre et que la tension monte, une échappée utile se découvre. La vie n’a jamais procédé autrement qu’en dégageant du psychique à la faveur du mécanique. Ainsi devant le phénomène du chômage, les politiques et les économistes s’affolent. Après les guerres, on assiste à un renouveau technologique et sociologique. La vie apparait selon des phénomènes de compensation. Certaines plantes fécondent leur milieu lorsqu’elles meurent. La Noosphère ne peut fonctionner qu’en libérant toujours plus, et à un potentiel plus élevé, de l’énergie spirituelle. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de monade miroir de l’Univers. La Noosphère obéit à la loi générale de récurrence qui fait, dans l’Univers, monter la conscience en fonction de la complexité (c’est la phase de planétarisation). L’ubiquité zoologique du groupe humain tend à se muer en unité organique. Il y a seulement sept ou huit mille ans, apparition des premières civilisations. « Depuis sans distinction de races ni de couleurs, le dernier acte se prépare, visiblement » écrivait Teilhard (Livre V : L’Avenir de l’Homme).
Nous nous acheminons vers cet état unitaire, mais quels vont être les effets d’un « passage à la totalité » ? Certainement, un rebondissement de l’Evolution sur elle-même (comme une chaine de fusées s’allumant les unes après les autres). La vie reprends sa course, pour une deuxième aventure à partir des pouvoirs psychiques de l’homme, jusqu’ici insoupçonnés, lui permettant de super-organiser la matière et d’acquérir le sens de l’Universel collectivement expérimentés. « Sous nos yeux, l’humanité tisse son cerveau ; demain, ne trouvera- t- elle pas son cœur ! » écrivait encore Teilhard.

Deux choses sont certaines : la planétarisation ne peut qu’avancer toujours dans un sens d’unanimité grandissante, et cette unanimisation, parce que de nature convergente, ne peut pas continuer indéfiniment sans rencontrer un terme à ses développements. Tout cône possède son sommet ! Il faut dans le cas de la nappe humaine essayer, non pas d’imaginer, mais de définir ce point suprême de coalescence.

Mais, dans un monde aussi divers bien qu’uni, si tout est cohérent donc prévisible, que reste-il de notre liberté, qui est la perle de notre être ? Teilhard affirme « qu’elle apparaît partout et grandit partout ! » Une seule liberté prise isolément est faible et incertaine. Mais une totalité de libertés, agissant librement, finit toujours par trouver son chemin. Car, plus nous avançons dans l’évolution cosmique, vers la Concentration par la Planétarisation, plus nous agissons à la fois librement et inéluctablement. C’est en nous plongeant au cœur de la Noosphère, que nous trouverons, tous ensemble, aussi bien que chacun, la plénitude de notre humanité ! Teilhard a raison de parler de notre marche vers l’Unité, qui ne peut qu’aboutir à l’Unicité en Dieu : la grande monade.

Vendredi 15 Avril 2016 08:38