Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Chapitre extrait de " Écrits du temps de la guerre" (Pages 263 à 279)


Marcel Comby / Mon Univers
La pensée de Teilhard postule une grande cohérence à l’œuvre dans l’univers. Cependant, le scientifique dans son laboratoire n’est-il pas confronté à d’incessantes surprises, remises en cause, bifurcations, contradictions ? Les tentatives de synthèse globale, qui cherchent à réconcilier la foi et la science, l’esprit et la matière, ne semblent plus d’actualité. «La grande synthèse finale» est-elle une tentation pour le chercheur croyant ? Teilhard a-t-il succombé, dès son enfance, à une tâche utopique de comprendre le monde dans sa globalité ?

Il y a chez tout chercheur, croyant ou non, le désir infini d’une compréhension totale. C’est une aimantation permanente. Le biologiste, par exemple, aimerait tellement pouvoir, comme son collègue physicien, ramener la complexité et la diversité du vivant à quelques grandes lois simples et fondamentales. L’évolution moléculaire et génétique est un bon appui de compréhension synthétique, mais il est loin de rendre compte de tout le vivant. Ce désir de synthèse est en quelque sorte surdéterminé chez le croyant, qui voudrait tant réconcilier la foi et la science, comprendre Dieu, le cosmos et l’humain. Est-ce une erreur de jugement ? Oui et non. Les grands mystiques témoignent des fruits que peut donner ce désir, des fruits de renouvellement de la pensée et de l’expression de la foi. Incontestablement, Teilhard de Chardin est l’un de ceux-là. Mais cela peut devenir une faute dans la mesure où le croyant penserait ainsi avoir un point de vue surplombant la création, Dieu, l’univers et les origines. Ce point de vue surplombant, c’est d’ailleurs celui que propose Satan, le Tentateur à Jésus au désert (Matthieu 4,8). Est-ce que Teilhard a succombé à la tentation de la grande synthèse ? On ne peut juger vraiment, mais ce qui est fondamental, c’est le retournement que Teilhard a opéré, de manière géniale et profondément chrétienne.
Globalement jusqu’à Teilhard, la science et la foi se jugeaient en opposition. En France, en tout cas, tellement marquée par les Lumières, par la Révolution, par la séparation des Églises et de l’État. On ne pouvait être un croyant scientifique qu’en laissant sa foi aux portes du laboratoire. Teilhard retourne la situation. D’abord par sa propre histoire : il montre que l’on peut être un véritable penseur chrétien et un véritable chercheur. Il en a d’ailleurs payé le prix. Ensuite, dans sa fameuse conception de la noosphère, il indique que la pensée, y compris le travail des chercheurs scientifiques, fait partie de l’évolution du vivant.
Du coup pour le croyant qui interprète tout le travail humain, y compris intellectuel, comme étant la vocation humaine voulue par le Créateur, la science elle-même fait partie de cette vocation humaine : elle n’est pas concurrence faite à un Dieu qui voudrait garder son monopole de la compréhension totale, elle est participation à une création que Dieu ne cesse de proposer à l’homme. On ne devient pas chercheur par simple curiosité, il faut des motivations profondes. La visée christique de Teilhard en est une illustration. Un chercheur chrétien peut facilement laisser sa foi aux portes du laboratoire. D’ailleurs, certains contemporains de Teilhard disaient ainsi séparer clairement les deux champs. Que l’on pense à l’abbé Georges Lemaître, un des pères de la théorie du bigbang, ou à l’abbé Breuil, le fameux paléontologiste. Après tout, cette séparation des domaines vaut encore mieux qu’une confusion malsaine. L’œuvre de Teilhard invite à aller plus loin. Le travail scientifique selon lui, fait partie de tout le mouvement de l’évolution qu’il qualifie de créatrice et qui, selon lui, monte et converge vers le point christique, le fameux Omega. Le travail de chercheur est une action éminente, significative et passionnante de l’aventure humaine, au même titre que d’autres œuvres, comme l’invention artistique ou l’enthousiasme humanitaire. Ces œuvres peuvent très bien conduire à un désir mystique de se rapprocher du Christ. Chez Teilhard, l’étincelle initiale s’est manifestée dans la recherche de l’Absolu. Quant à moi, si je me retourne du côté de mon enfance, j’y vois plutôt la contemplation et la recherche de la beauté, qu’elle soit de nature physique ou de nature intellectuelle ; et cet état de fait perdurera très longtemps jusque dans ma vie professionnelle. Mon attrait pour les sciences dures naquit, en fait, d’une passion pour l’harmonie résidant au sein de belles démonstrations scientifiques. C’est ainsi que mon univers préféré se tint dans la mécanique rationnelle. Et là, je rejoins Teilhard dans la mesure où nous nous retrouvons parfois dans un même langage. Mais je ne le rejoins pas partout dans le contenu de sa synthèse. Je ne suis pas sûr que « tout ce qui monte converge » et que « tout a un sens » dans l’évolution créatrice. Il faudrait ici s’expliquer sur la vaste question du Mal, qui n’est pas seulement une scorie évolutive. On fait de Teilhard un visionnaire qui aurait tout compris de la cohérence et du sens de l’Univers. Ce qui importe, c’est toute pensée qui nous amène vers un progrès au sein de notre être et vers une sérénité dont l’élément fondateur est la capacité de trouver dans sa propre vie une inexorable cohérence dans la manière dont on a réconcilié le passé et le présent. Ce qui importe est tout ce qui conduit à la tolérance et à la solidarité. Teilhard a trouvé les mots justes en parlant d’union et d’accomplissement.
 

Vendredi 17 Juin 2016 09:57