Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Notre monde ne peut être ré-enchanté que si l’on parvient à convaincre chaque individu de ce monde qu’il est à la fois enfant du ciel et fils de la terre. Il s’agit d’une dualité qui entre dans le cadre de la condition humaine et dont Teilhard décrit les aspects dans les chapitres II et III de la rubrique : la maîtrise du monde et le règne de Dieu (Écrits du temps de la guerre)         
     Le ré-enchantement du monde suppose que l’homme ait pris conscience de l’œuvre d’amour qui doit rayonner autour de lui et grâce à lui mais la condition humaine est paradoxale. Le psaume 118 nous dit en effet : « L'Eternel est mon secours, Et je me réjouis à la vue de mes ennemis. Mieux vaut chercher un refuge en l'Eternel que de se confier à l'homme ». Dans une vision évolutive, ne peut-on pas, comme le fait Teilhard de Chardin, rechercher pour l’homme un cadre où émerge une certaine harmonie. Comment concilier les opposés : être enfant du Ciel et fils de la Terre, concilier science et foi ?

Au sein des anciennes civilisations, une « science » est souvent au service de l’astronomie et de la mystique. On peut s’en rendre compte avec l’apparition des mathématiques mayas et du calendrier dont l’élaboration n’est pas sans rapport avec l’esthétique, le culte de divinités.et l’art du divinatoire. Ce n’est pas rare que, dans ces civilisations anciennes, l’astrologie et la religion ouvrent la voie à la philosophie et à la science. Les connaissances acquises sont le fait d’érudits qui ont embrassé à la fois les domaines de l’astronomie, de la poésie, de la métrique, de la littérature, de la phonétique, de la grammaire, de la cosmologie, de la mythologie, etc. Ainsi, plus tard, dans la civilisation indienne de l’Asie du sud, l’invention du zéro (SHÜNYA en sanskrit) est liée à sa forme qui évoque aussi bien le vide et le néant, l’espace ou l’éther, la nullité et le négligeable que la rondeur du ciel considéré comme symbole de l’univers dans son unité. Telle sera le concept fondamental de la philosophie bouddhiste considérée comme la voie du milieu qui enseigne en particulier que chaque chose est vide, impermanente, impersonnelle et sans nature originelle. On rejoint, par le fait même, le monde étrange et fantastique de la physique moderne. Dans SHÜNYA, il n’y a ni douleur, ni misère, ni sensation, ni idée, ni forme, ni son, etc. Toute connaissance est illusion, ce qui est contraire à notre vision occidentale du monde environnant fondée sur la rationalité et la distinction entre science et religion. Mais depuis quelques décennies, on assiste plutôt à un désenchantement du monde pour des causes qui sont économiques en raison de la mondialisation et spirituelles en raison de la disparition de repères qui affecte aussi bien l’Etat-Nation que les diverses Eglises. Comme le décrit le philosophe Marcel Gauchet, l’homme moderne perçoit une sorte d’universalité dans l’expression de sa liberté, ce qui engendre certains mouvements sociaux qui s’opposent à l’autorité en générale. L’homme désire rester maître de ses décisions et non accorder sa confiance à quelques intermédiaires possédant des pouvoirs. A cet état de fait, cette « sortie du religieux selon M. Gauchet », s’oppose par exemple dans l’Eglise catholique un clergé qui se comporte en adepte d’une re-sacralisation de la liturgie et d’autres formes de choses de nature religieuse. (Lire l’article de Jean-Louis Schlegel dans la revue Etudes de septembre 2019). Le religieux n’est pas à confondre avec la foi et le spirituel sous-jacent.  
      Le Ciel et la Terre, on les distingue pourtant dans les événements tels que l’incendie du toit de Notre Dame de Paris. Le flux d’émotion qui s’est emparé des habitants de nombreuses nations, montra qu’il existe encore chez les plus matérialistes de nos contemporains une petite flamme de transcendance. La construction des grandes cathédrales de France n’est-elle pas là pour nous rappeler que la beauté témoigne de cette transcendance ; elle établit un lien et un dialogue entre le Ciel et la Terre. Alors quel discours tenir en résonance avec la pensée de Teilhard de Chardin pour apporter à notre société un ré-enchantement ?
     En ce qui me concerne, mes attraits pour les sciences et en particulier pour les mathématiques, ne furent pas le fruit d’une compétence précoce pour le maniement des concepts abstraits, mais d’une attraction particulière pour l’esthétique et l’architecture logique. Lorsqu’on nous présente la grotte Chauvet en Ardèche, nous pouvons constater combien les hommes de la préhistoire possédaient en eux le génie de la représentation dont l’origine se situe probablement dans une idéation transcendantale. Lorsqu’on écrit un livre de nature philosophique, on a le plus souvent en tête le souci de faire germer une synthèse. Lorsque les médias nous fournissent l’occasion d’entendre les propos de quelques savants de notre temps, on s’aperçoit combien ceux-ci exultent lorsque se présente la question de l’unité des connaissances. La recherche de la synthèse, en fait, semble procéder du culte naturel de l’harmonie universelle.
   Ce n’est pas pour rien que Teilhard ait  réservé justement  un chapitre sur l’harmonie (pages 80 à 84). Son idée forte est de proposer un schéma idéal pour le comportement de tout chrétien face aux exigences de la foi et celle de l’évolution. Il écrit en particulier : « Que jamais plus, de grâce, on ne puisse dire de la Religion que son influence a rendu les hommes plus paresseux, plus timides, moins humains. Que jamais plus son attitude ne laisse prise à ce soupçon, mortel, qu’elle tend à remplacer la Science par la Théologie, l’effort par la prière, la lutte par la résignation, et ses dogmes risquent de déflorer l’intérêt du Monde en limitant d’avance l’horizon des recherches et la sphère des Energies ! » Naturellement il existera inexorablement en l’homme une rupture naturelle entre des désirs opposés ; mais Teilhard ne manque pas de préciser avec sagesse que cette synthèse des contraires, hautement souhaitée, n’aura effectivement lieu qu’au jour de la Parousie.                                            
   -  La christologie de Teilhard a renoué avec des éléments très traditionnels. En particulier il a donné une importance majeure aux textes du Nouveau Testament qui montrent la dimension cosmique de l'action du Christ. Le premier texte est dans l'épître de Paul aux Colossiens qui dit que « tout subsiste dans le Christ » (Col 1, 15) ; le second est dans l'évangile de Jean où Jésus dit qu' « élevé de terre il attirera tout à lui » (Jn 12, 32). Le mot tout est ici entendu au sens le plus large. Ces textes étaient méconnus dans la théologie de l'époque. Teilhard les a repris dans le cadre d'une pensée qui sort de la théologie des manuels et redonne du souffle à des vieilles expressions. Pour cela sa pensée est plus proche de celle des Pères de l'Église que de la scolastique. Le Christ est celui qui accomplit. En cela Teilhard pense dans le ternaire.
   -  Pour Teilhard de Chardin, le Christ est le Verbe de Dieu qui s'est incarné. Mais cette incarnation n'a pas été un emprunt extérieur et fugace de quelques éléments du monde. Elle a été un acte par lequel Dieu a assumé toute la cosmogénèse. L'incarnation ne concerne pas seulement quelques êtres humains, mais tout l'univers. Teilhard propose donc une vision cosmique du Christ. Il l'exprime dans les premiers écrits comme dans l'ultime grand texte qui a pour titre « Le Christique » écrit à la veille de sa mort. Le terme de « christique » dit que l'identité du Christ ne se limite pas à la jonction de la nature divine avec la nature humaine, mais avec tout le processus de l'anthropogenèse, de la oogenèse et plus avant de la biogenèse et de la cosmogénèse. Sur ce point, le concile Vatican II a reconnu la valeur de cette vision des choses.
   -  Un trait particulier de la christologie de Teilhard de Chardin est de préciser le mode d'action du Christ ressuscité. Ce mode d'action est exprimé par le mot de l'évangile de Jean : attraction. Jésus agit par attraction. Il est celui vers qui tendent les forces de l'univers qui sont à l'intime de la matière, des vivants, des humains et des cultures. Teilhard voit l'univers comme une montée de la conscience. Celle-ci est orientée vers un point qu'il appelle Oméga. La foi permet d'identifier ce point avec le Christ qui attire à lui tous les siècles. Là, nous sommes loin des concepts matérialistes de l’écologie.
-  Un point sur lequel Teilhard apporte un élément important pour discerner le visage de l'avenir est celui de la rencontre des religions. Teilhard a connu l'Islam en Égypte. Mais surtout, il a parcouru le vaste monde pour son travail scientifique de géologue paléontologue. Il n'a pas fait que de l'observation scientifique : il a rencontré des peuples et des civilisations. Il a rencontré des religions. Pour cette raison, sa réflexion a été attentive au fait religieux mondial. Il est évidemment sorti de l'étroitesse d'esprit qui habite les universitaires européens qui considèrent que la religion n'est, en fait, que chose inutile, archaïque ou primitive. Il a considéré que les religions participent de la construction de la noosphère : ce monde de l'esprit qui se construit par l'effort de l'homme. En cela la religion n’est donc plus un carcan idéologique qui rétrécit la liberté humaine.
   - La perspective religieuse de Teilhard s'inscrit dans ses grandes intuitions fondatrices. Les religions s'accomplissent non dans leur affrontement, mais dans leur rencontre qui est une convergence. Il les présente comme par l'image issue de la biologie, celle du phylum - qui est un embranchement des vivants dans l'arbre retracé par l'évolution. Or dans la théorie de l'évolution, les divers éléments convergent. Les religions sont des voies par lesquelles se réalise l'unité de la noosphère. C'est donc une vision très positive des religions dans l'aventure humaine. « L'heure est certainement venue où peut et doit se dégager enfin, aux antipodes d'un orientalisme périmé, une nouvelle mystique à la fois pleinement humaine et chrétienne : [...] la route du monde de demain »  (Œuvres t. 7, p. 336).
   -  Le moteur de cette montée est la mystique. La mystique est l'âme des religions. Elle est désir de communion et de personnalisation. Elle est désir de rencontre. Dans cette perspective, Teilhard juge les religions en fonction de leur aptitude à la construction de la noosphère qui converge vers le point Oméga. Il oppose deux spiritualités, celle de l'Est et celle de l'Ouest. Il voit dans la première un consentement à la fatalité et à une vision qui ramène l'être humain à son état antérieur. Il voit dans la seconde une dimension de dynamisme par son esprit de transformation de la réalité. La notion d’écologie intégrale doit inclure le fait que tout chrétien est appelé à respecter la création tout entière de manière mystique, autrement dit dans la perspective d’une union au Christ qui aille au-delà d’une simple loi morale, dans une réalisation optimale. Telle est la mission de l'Église catholique : faire réussir la grande aspiration des hommes à exister pleinement dans l'esprit.
   -  L'œuvre de Teilhard, qui n'a rien perdu de sa valeur, peut constituer encore aujourd’hui un guide pour tous ceux qui sont en recherche d’une certaine sagesse. Celle-ci a été reprise de manière incessante dans la rédaction d'un ouvrage qui, à la différence des autres, n'a pas pris une ride : « Le Milieu divin. » Là aussi, Teilhard prend un titre qui ne fait pas chapelle, mais ouvre sur l'universel. Dans ce livre, écrit attentivement et soigneusement révisé en dialogue avec ses compagnons jésuites, il exprime une vision très belle de la spiritualité toute entière tournée vers le désir d’unité dans la maitrise de la création et de la rencontre de Dieu.                Le premier point de cette spiritualité est de communier avec les forces qui sont dans la création et qui sont le meilleur du monde. La spiritualité est celle de l'attention et de l'effort, l'un et l'autre couronnés par la joie de chercher, de trouver, de partager et de communier à Dieu à travers son œuvre. Le deuxième point concerne ce qu'il appelle les passivités. Le terme nomme la réalité sans la qualifier par des termes qui relèvent du péché ou du mal. Il s'agit de ce qui limite, contraint ou entrave le désir de vivre. Il s'agit aussi de ce qui fait souffrir et qui mène à la mort. Teilhard ne nie pas cette réalité ; il demande à ce qu'elle soit vécue.  
     Le ré-enchantement du monde n’est pas l’annonce d’un futur radieux qui serait naïveté et tromperie. Les progrès de la connaissance et de la technologie apportent en leur sein une part de bien et même de bonheur, mais également une part de choses terrifiantes et parfois de malheur. C’est un état de fait planétaire qui demande de la part de l’être humain une connaissance des réalités qui s’étend au-delà des lois existantes et au-delà de la morale classique. L’homme ainsi initié doit savoir qu’il existe un dedans des choses qui lui révèle dans une certaine mesure sa participation à une vie cosmique fondée sur l’amour et sur l’attrait d’un Être supérieur en qui il s’accomplit . Il doit se pénétrer du fait cité par Teilhard selon lequel : « Tout ce qui monte converge » sachant que tout aphorisme comme toute pensée humaine doit être soumis à la capacité critique de celui qui l’emploie.
Le ré-enchantement du monde suppose essentiellement un changement de paradigme, ce qui est encore loin d’être gagné !                 
   
                                                                                           MARCEL  COMBY

Lundi 2 Décembre 2019 14:41