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Marcel Comby - L'Éternelle Féminin - Écrits du temps de la guerre


Masculin et Féminin
  Du point de vue ontologique,  l’Être - Un se polarise en deux principes complémentaires : l’un actif et l’autre passif, comme masculin et féminin, et c’est entre ces deux pôles que se déploie toute la manifestation, c’est-à-dire la Création. Ces deux pôles, sans lesquels il n’y aurait aucune manifestation possible, peuvent être désignés respectivement par les mots :« Essence » et « Substance » : cette dernière ne doit pas être conçue comme une matière préexistante, mais comme un « principe ontologique »  qui, en lui-même, n’admet aucune réalité intelligible ; la Substance n’existe qu’en corrélation avec l’Essence, ( principe actif ), qui, par son action sur la substance, produit tous les êtres et les amène à l’Existence. De même, l’Essence doit être conçue en corrélation avec la Substance, à partir de laquelle elle produit tous les êtres, et cela sans que la permanente actualité de l’Etre en soit affectée, et sans que la multiplicité innombrable des êtres ajoute quoi que ce soit à l’Unité du Principe ontologique : creatio ex nihilo.
Il en découle que la multiplicité ne « sort » de l’Unité qu’en apparence, c’est-à-dire au niveau de la manifestation ; elle ne cesse d’ailleurs d’être contenue éternellement dans l’Un. On peut dire qu’il y a :   « multiplication incessante de l’Un inépuisable et unification incessante de l’indéfinie multiplicité ».
         Si on en revient aux deux pôles, qui se situent au degré de l’Etre, on peut dire qu’ils constituent une première dualité à partir de laquelle se déploie la multiplicité ; mais, de même que celle-ci reste contenue principiellement dans l’Un, on peut en dire autant, à fortiori, de la dualité en question.
         Or c’est de cette dualité première que procèdent, dans le monde manifesté, toutes les dualités possibles, tous les couples opposés ou complémentaires que l’on peut rencontrer dans la nature : homme - femme, gauche - droite, bien - mal,etc.
Mais de même que la multiplicité des êtres, éphémère et transitoire au niveau d’un monde ou d’un état d’existence, doit finalement être réintégrée dans l’Unité de L’ETRE, il en est aussi de toute dualité : « la résolution des oppositions et l’union des complémentaires » se réalise au niveau de l’Un.

Dieu est envisagé comme le Principe Suprême situé au-delà de toute forme, de toutes distinctions, de toutes différences renfermant toute chose dans son Unité ( dans sa Non dualité ).D’où il découle que toute manifestation du Principe, c'est-à-dire toute création, devra se distinguer de lui tout en demeurant en lui. La création procède donc d’une différenciation, d’une dualité au sein de la Non dualité.
 
         La « manifestation universelle », autrement dit la Création comporte un double principe : l’un est actif ; l’autre est passif. Cette vision de l’Univers est partagée par différentes Traditions de l’humanité.
 
La Tradition Egyptienne nous parle de     Osiris  et  Isis
La Tradition Chinoise nous parle du         Yin  et du  Yang
La Tradition Hindoue nous parle de          Purusha  et de  Prakriti
La Tradition chrétienne nous parle du Verbe créateur  et de la Vierge
 
En d’autres termes il s’agit du principe masculin et du principe féminin.
On devine une certaine logique 
 
         l’acte de créer :     principe masculin
         l’état de créé :       principe féminin
 
Telle semble être l’origine de cette grande notion de dualité à partir de laquelle s’organise le Monde, se construisent et s’énoncent les grands dogmes de la religion catholique.
 
Adam et Eve, cités dans la Genèse, constituent l’exemple primordial de cette bipolarité : masculin – féminin.
 
         L’hypothèse de base avancée pour expliquer comment s’articulent les réalités physiques et métaphysiques peut s’énoncer ainsi :
 
         Le Principe de toute manifestation ( la Création ) est naturellement non manifesté        ( c'est-à-dire : métaphysique ). Ce Principe est donc d’un autre ordre que l’élément dont il est le Principe. Devant contenir en lui toute la manifestation, il se situe, par contre, au-delà de toute manifestation, il est  « plus grand » que ce qui se manifeste. Le Principe double : actif – passif est envisagé comme « non manifesté » au regard du Principe Suprême indifférencié, mais il est aussi envisagé comme « non manifesté » au regard de la « manifestation universelle », c'est-à-dire : la Création, donc d’un ordre supérieur à elle. On peut donc en déduire que le Principe de la dualité jouit, par rapport à la Création d’une supériorité dans la hiérarchie des différents états de l’Etre.                                                 .                                        
On dit alors qu’il s’agit d’un « privilège ». Mais en outre, l’infériorité du manifesté par rapport au « non manifesté » tient à sa nature de réalité créée et à son « origine ». On dit alors que cette infériorité est le « péché originel » qui est un péché de nature, car il affecte toute la descendance d’Adam, et un péché d’origine car il découle de la provenance de ce manifesté qui fut essentiellement « Séparation d’avec Dieu ». La supériorité du « non manifesté » par rapport au « manifesté » se traduit par l’exemption du péché originel qui se rapporte au Christ et à la Vierge.                                                                                                            
 
La Rédemption apparaît comme une renaissance spirituelle : le « retour » de la « manifestation universelle » au Principe Suprême. Toute naissance implique un double principe, ce qui se traduit, sur le plan métaphysique, par la double « médiation » du Christ et de la Vierge.
 
         Les questions fondamentales que je me suis posées durant ma vie, se rapportent au cloisonnement existant entre les conceptions occidentales et les conceptions orientales de l’Etre. J’ai été, de façon permanente, attaché, non à un syncrétisme des religions, mais à une vision unifiée de l’esprit…d’autant plus que la science moderne fait découvrir de nouvelles réalités. En ce sens, le problème de la place de Marie, Mère de Dieu et celui de l’âme, dans la métaphysique chrétienne, m’ont inspiré de nombreuses réflexions. Venons-en à l’essentiel :
 
         Selon la philosophie du Védantâ, Dieu doit être conçu comme une Réalité Infinie excluant toute limite et toute détermination. La conception universelle et totale de la Divinité supposerait l’existence d’une « Possibilité universelle » qui se reflète à tous les niveaux de l’Existence universelle qui en constitue « l’apparence extérieure ». Ainsi tout être manifesté tel que l’être humain, n’est que l’apparence ou la manifestation extérieure de sa « possibilité principielle » qui représente alors son « Archétype éternel » en Dieu. L’ensemble de tous les
Archétypes représente, au niveau de la Divinité une « conception » de la Divine Essence, conception purement principielle, non manifestée et indifférenciée. Dans ce cadre, se situe par exemple ce que l’Eglise catholique appelle : l’Immaculée Conception.  
                                                                                                             
Selon ce schéma de pensée, le Mal réside dans l’illusion séparative ou séparativité apparente. Cela entraîne cet état mental selon lequel l’entité manifestée « homme » semble complètement autonome. A propos de l’âme, j’ai souligné que cette réalité métaphysique englobait un espace beaucoup plus étendu que la simple réunion du corps et de l’esprit. En somme, si nous y réfléchissons bien, notre être « vaut » beaucoup plus que nous l’imaginons généralement. D’ailleurs …à cet égard, que dire des personnes qui ne  possèdent plus l’usage de leur corps ou celui de leur cerveau ou qui se trouvent plus ou moins marginalisées ? Sont-elles déjà mortes ou tout simplement exclues du monde ?  Cette parole du Christ : « Tout ce que vous faites au plus petit des miens, c’est à moi que vous le faites ! » constitue un langage fort qui concerne l’attitude à avoir vis-à-vis de la personne dans toute son unité. Le mot exclusion, si souvent évoqué dans les églises, signifiera le plus souvent enfermement de l’individu dans une prison intérieure. Le péché originel, que nous ne savons pas concevoir dans notre intelligence limitée, constitue une sorte de « sortie illusoire » du Principe.    
                                                    
                    Le Mystère concernant la Vierge, exempte du péché originel, est lié au fait surnaturel selon lequel Marie s’identifie à la Possibilité Universelle, ce qui n’affecte pas sa liberté ni l’ensemble de ses caractéristiques humaines.  La dogmatique mariale ne peut donc être discutée au seul niveau des neurones et des chromosomes ! Retrouver en soi son « Archétype éternel », c’est réaliser en soi le mystère de la Vierge, ce qui dépasse de loin les démarches purement affectives que nous inspire la féminité et le courage d’une femme que nous jugeons sublime. On se retrouve un peu au sein des doctrines orientales qui s’appuient sur le principe de l’identification et de la fusion…avec, il est vrai, une Réalité tout autre.
 
         Au niveau du Cosmos et de la Genèse, il est écrit : « L’Esprit de Dieu se mouvait sur les eaux… ». Le symbolisme associé à cette phrase fait apparaître le double Principe, sachant que les eaux représentent, par leur plasticité, la soumission au principe actif de l’Esprit.               
 
Au niveau de la nature humaine, le couple Adam – Eve représente « l’Androgyne primordial » et au niveau le plus bas, se situent l’homme et la femme tels que nous les connaissons. Notre société actuelle se risque d’introduire un élément de chaos dans cette belle hiérarchie du manifesté, en ne reconnaissant plus les valeurs spécifiques des deux sexes dans leurs essences respectives.                                                                                                       
         Dans la démarche inverse qui va du manifesté au Non manifesté, le Mystère nous conduit vers l’existence du couple : Saint-Esprit – Vierge Marie et celle du couple : Christ – Eglise. Ici le couple se comprend comme la Réalité présidant à une nouvelle naissance qui s’opère par une alchimie spirituelle débouchant sur un état de l’âme. Cet état ontologique n’est en rien une situation morale ou un ensemble d’actes vertueux, mais quelque chose d’indicible qui se traduit théoriquement par le fait qu’on est !, à l’exemple des eaux primordiales qui offrent toute leur plasticité à la volonté divine.
                                                                                                 
         Trois conditions, sont requises pour atteindre effectivement cette plasticité de l’âme.
1 ---     La transmission de l’influence spirituelle ou communication du Saint-esprit par les rites tels que les sacrements. C’est, d’une certaine manière : la Voie.
2 ---     La connaissance de la doctrine donc de la Vérité.
3 ---     La pratique de la méditation et de l’oraison qui conduit à la Vie,  au sens le plus large.
 
            En récitant l’Ave Maria, l’âme s’applique à elle-même les paroles de l’Ange à Marie, et la répétition quasi indéfinie, le rythme du Rosaire, engendre cette vibration qui transforme l’âme en son prototype virginal. L’Ave Maria contient, comme deux joyaux incrustés, les noms de Jésus et Marie, et de ce fait, apparaît comme le moyen susceptible de créer dans l’âme une réceptivité à la Grâce qui est l’application à l’univers humain du Fiat Lux de le Genèse venant organiser le chaos, du mystère de l’Incarnation, du Verbe, Lumière du monde, descendant dans le sein virginal de Marie, pour y engendrer le Christ. L’âme humaine doit donc s’identifier au sein virginal de Marie pour devenir le « lieu » de la Génération du Verbe. La Volonté du Père est d’engendrer éternellement le Fils. Cette « naissance éternelle » du Fils se produit en dehors du temps et de l’espace : l’âme devient alors, dans ces conditions, intemporelle et s’inscrit dans une perspective ontologique qu’on ne sait pas imaginer. 
                                                    
             Notre raison, notre langage, notre cœur, ne peuvent saisir le sens primordial et toute la portée du Mystère selon lequel l’âme s’identifie à la Vierge .  Cette affirmation rend compte  d’une certaine continuité et d’une complémentarité des métaphysiques occidentales et orientales.                                                                                                                               
              L’homme occidental se noie dans son activisme et son matérialisme. Il redoute tout ce qui lui paraît abstrait et intangible, alors il se réfugie parfois dans le faux « merveilleux », une solution qui l’arrange et qui lui procure des vérités illusoires. En fait, l’homme de notre temps régressera, dans tous les cas où il perdra progressivement…ce qu’on pourrait appeler la conscience de son âme !
Ses « trois yeux » ne lui renvoient qu’une image déformée du monde des valeurs et la plupart du temps la transcendance n’est plus qu’une lointaine nébuleuse qui n’apparaît plus que sous la forme d’un obscur code de sauvetage de la nature humaine.                                      
Depuis le dogme pris au pied  de la lettre jusqu’à la confuse charte des droits de l’homme, l’être humain se fraye un chemin à travers un douloureux champ d’incertitudes et de souffrances paraissant souvent sans remèdes. Je pense à cette situation terrifiante selon laquelle un chirurgien se voit contraint à choisir entre deux démarches conflictuelles : l’une consistant à apporter dans toute la mesure de ses possibilités, des soins à un malade en dernière phase de vie ; l’autre résultant, de la part de la famille du malade, d’une volonté délibérée de faire cesser les souffrances en débranchant les appareils. Comment donner un avis sur un problème qui n’admet pas de solution ?
 

Jeudi 4 Juillet 2019 10:30